Réponse à José Gil

        Il s’agit d’une sorte de jeu entre le philosophe portugais, grand spécialiste de Deleuze, et moi-même. Lors du colloque Pratiques de l’Occasion de Rio de Janeiro, fin 2010, José Gil, à la fin de mon intervention sur « La phrase d’Ulysse », m’avait posé une question. Il possède un magnifique art de la synthèse, ce qui lui permet de poser les questions qui ne sont pas destinées à faire savoir que lui aussi sait (comme il est d’usage dans les simili-questions des colloques), mais qu’il voudrait savoir si l’orateur peut l’éclairer sur une vraie question que posent à la fois le sujet traité et la manière dont l’intervenant la traite. Disons les choses comme elles sont : si quelqu’un a compris la manière de procéder de Socrate, dans le respect réel de la distance critique de son interlocuteur, et le besoin de vérité et de véracité devant les problèmes centraux et inéludables de la philosophie, si quelqu’un donc sait ce que veut dire ironie, science de la question, c’est bien José Gil. Le résultat, c’est que, le plus souvent, fatigué par le décalage horaire et la tension propre à l’intervention, on ne sait et ne peut répondre sur l’instant, du moins au niveau de l’attente.

             Ainsi, en 2010, je n’ai pu répondre sur le champ à la difficile question de savoir si « l’événement » deleuzien et le kairos grec, « l’occasion favorable », étaient dans un rapport significatif. J’ai donné cette réponse, bien plus tard, par lettre. Car la question mettait en jeu des rapports d’une grande difficulté. Je résume à grands traits le problème. Il m’avait semblé voir une relation quasi-syntaxique, formant phrase, entre les éléments présents dans la caverne de Polyphème – cette fameuse caverne où le Cyclope retient prisonniers Ulysse et ses compagnons pour en faire, matin et soir, l’ordinaire de ses repas – caverne qui, on le sait, constitue l’exemple type d’une situation de ruse. Le rusé, comme le dit parfaitement Eschyle dans Prométhée enchaîné est celui qui peut « kax amechanôn poreuein », « continuer sa route en traversant les situations les plus cadenassées ». Prométhée donne l’exemple d’une « phrase » qui combine les éléments de la situation : attaché à un rocher, en pleine mer, le foie dévoré chaque jour par un vautour, au comble de l’impuissance, il renversera la situation et se retrouvera dans une position  supérieure à celle de Zeus, en lui instillant habilement le poison d’un savoir (vrai ou faux, comment le savoir, comment le risquer ?) sur la fin proche des dieux. « Je connais le secret de la fin des dieux », voilà l’affirmation, invérifiable et en même temps plausible que tente Prométhée, et qui, par-là, fait tomber ses chaînes.

         Comme la « phrase » de Prométhée est une manière de rattacher la situation, très défavorable pour lui, à un élément virtuel, une menace toujours instante et donc toujours actualisable, qui permet de faire levier sur Zeus, de même ce que je nomme la « phrase » d’Ulysse, bien qu’il ne l’ait jamais prononcée, mais qu’il l’ait gardée in petto, conservée précieusement comme plan de toutes les actions entreprises contre Polyphème, comporte un aspect de virtualité.

            Il s’agit du caractère actualisable (mais non encore actualisé) de l’épieu qui, correctement taillé et la pointe passée au feu, donne une redoutable pointe ; du vin qui peut révéler sa « virtus dormitiva » ; de la force énorme du Cyclope, qui peut, même s’il a été aveuglé, encore déplacer les blocs qui ferment l’entrée ; du piège tendu dans le nom de Personne, avec un jeu qui le rapproche du nom grec de la ruse : « outis, mêtis », nom rusé qui privera le Cyclope du secours de ses compagnons ; de l’œil unique et percé, dont la virtualité vigile ne pourra plus s’exercer ; du caractère, propre à une toison, de pouvoir retenir un homme qui la saisit, même s’il s’y agrippe tête en bas.

              Sous le nom générique de « ruse d’Ulysse », nous disposons ici d’un problème majeur de l’évolution de l’humanité : la survie de l’homme, face à des dangers innombrables, dépend de la pertinence de son regard propre à déceler, sous les choses habituelles nommées et étiquetées, la puissance du virtuel, autrement dit ce qui « bouge » encore sous l’apparente immobilité du réel bien rangé. Nous faisons bien des phrases à partir de l’actuel : cette table, tous ces amis fidèles, « asseyons-nous et partageons un repas » (Christ), ce coin d’herbe tendre, ce ruisseau sous un grattilier, « étendons-nous et ayons un entretien sur la beauté » (Socrate). Mais il existe une faculté bien cachée de l’homme, qui ne va pas sans une sensibilité spéciale au danger, et qui consiste, le moment venu (kairos), à déployer toute la richesse des virtualités en réserve dans chaque actuel solidement dénommé, afin de donner aux entours de la situation un visage plus amène.

               On voit la pertinence de la question de José Gil. Car « l’événement » au sens deleuzien est d’abord la saisie de signes, à savoir la façon dont les choses sont saisies et affectées par les forces en présence, et le prélude, le précurseur de la rencontre, autrement dit le moment précédant immédiatement, et de façon même indiscernable, la conjonction de deux flux qui, en se coupant, produisent une déflagration remontant « à vitesse infinie » dans tous les courants de désir constituant comme les affluents des deux flux. Je dirais que le « sens de l’occasion», le kairos, comme saisie intuitive de la situation (la Befindlichkeit, sensible à une Stimmung, « une atmosphère, une tonalité », est à la fois saisie subjective de la situation et désignation préalable de cette situation comme « favorable », l’une n’allant pas sans l’autre), ressemble à un « attracteur étrange » (en transposant ce concept de la Physique théorique). Tout se passe comme si la conjonction des flux agissait avant même qu’elle ne se produise. Deleuze et Guattari donnait un exemple de cette action par avance dans les dispositifs des sociétés traditionnelles pour contrer un Etat qui ne s’est pas encore manifesté. J’aurais personnellement tendance à comparer cette action « ab ante », avec un temps d’avance, à ce que les Grecs nomment épidémie, à savoir cette venue d’un dieu qui, imperceptiblement, montre à une assemblée qu’il est déjà là ou « s’approche » et vient ainsi « sur le peuple » qu’il survole de manière impalpable.

                   Autrement dit, il y a bien rapport entre l’événement et le kairos, en ceci que, dès lors qu’Ulysse a choisi, en une fraction de seconde, de dérouler dans son esprit (mêtis est de même radical que mêdomai, rouler des pensées, méditer) les listes de caractères virtuels cachées dans les choses actuelles, virtuels impalpables sinon à l’intelligence (en tant que rapport virtuel) et à un sens particulier de ce qui n’est pas encore là mais ne saurait tarder (en tant que rapport du virtuel et de l’actuel), toute la phrase est déjà prête, même s’il ne l’a pas pour lui-même prononcée ni encore « agie ». C’est cela, ce rapport très spécial de l’actuel et du virtuel, de l’occasion et de la situation, qui peut se nommer intelligence, et qui a le pouvoir d’agir alors même qu’elle n’est encore que pure pensée. Plotin nommait cela « contemplation », l’action pure et par avance de la pensée. L’événement et l’occasion ont rapport dans leur « avance », ce que les jazzmen nomment le swing, provenant d’un très léger décalage (en avance ou en retard) sur le temps.

          Plusieurs mois après, invité à Lisbonne et venant de traiter du problème du corps sans organes comme levée de la finalité qui obère toutes les actions humaines, j’ai dû de nouveau faire face à une deuxième objection, redoutable, de José Gil. J’en parlerai une autre fois.

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