La dimension culturelle du foot brésilien

 

Contrairement à la France, où le football a longtemps été considéré par les universitaires en particulier comme un « objet intellectuellement et académiquement illégitime », plusieurs auteurs brésiliens utilisent, dès 1930, le thème du foot dans leurs productions littéraires, sociologiques ou anthropologiques.

 

C’est ainsi que Gilberto Freyre, probablement le sociologue brésilien de plus grande renommée internationale[1], écrivait déjà en 1938 que le style brésilien « parai[ssait] contraster avec ceux des Européens par une conjonction de qualités, de surprise, de ruse, d’astuce, de légèreté et en même temps de spontanéité individuelle ». Il ajoute : « Nos passes, nos dribbles, nos tromperies, nos fioritures avec le ballon ont quelque chose de la danse ou de la capoeira qui arrondissent et adoucissent le jeu inventé par les Anglais. »

S’inspirant alors de la notion d’esthétique employée par Nietzsche dans La naissance de la tragédie à partir de l’esprit de la musique, publiée en 1872, Gilbert Freyre oppose au sujet du foot les deux forces majeures sur lesquelles, selon Nietzsche, repose l’art. Ces deux pulsions sont symbolisées par les deux dieux grecs Apollon et Dionysos. Le premier est le dieu de la « théorie », qui voit clair et loin. Il est lié à la rigueur, au rationalisme, à la réflexion… et se situe au-dessus de toutes les mêlées. Le deuxième, Dionysos, dieu de la vigne, représente l’ivresse à laquelle s’associent l’instinct et les forces naturelles. Par opposition à Apollon, il est associé au sensuel, au fougueux, à l’erratique, à l’insaisissable.

En utilisant le terme « apollinien » pour définir le style du foot anglais et en comparant le style du foot brésilien à une « danse dionysiaque », Gilberto Freyre rapproche le football de l’art… et fait donc prévaloir le côté esthétique du foot pratiqué au Brésil. Il contribue de façon majeure à faire du football brésilien une sorte de « mythe d’origine ».

 

 

Première photo connue de Pelé

 

 

José Lins do Rego (1901-1957), auteur du beau livre présenté dans ce site L’ Enfant de la plantation (traduction de Menino de Engenho), a lui aussi écrit à lui seul environ 1500 chroniques autour de ce sport. Son amour réel pour le foot et pour le club de son choix (le Flamengo) est visible dans le titre de son ouvrage Flamengo é puro amor. L’extrait suivant de sa chronique « Fôlego e classe » [« Du souffle et de la classe »], paru en 1945 dans son livre Poesia e Vida, illustre également ce sentiment, fondé sur une vraie observation des joueurs et sur la valorisation rationnelle de leur savoir-faire :

 

Muita gente me pergunta : mas o que vai você fazer no futebol? Divertir-me, digo a uns. Viver, digo a outros. […] Na verdade uma partida de futebol é mais alguma coisa que um bater de bola […]. Há na batalha dos vinte e dois homens em campo uma verdadeira exibição da diversidade da natureza humana submetida a um comando, ao desejo de vitória. Os que estão de fora gritando, vociferando, uivando de ódio e de alegria, não percebem que os heróis estão dando mais alguma coisa que pontapés, cargas de corpos; estão usando a cabeça, o cérebro, a inteligência. Para que eles vençam se faz preciso um domínio completo de todos os impulsos […], que os instintos devoradores se mantenham em mordaça. Um preto que mal sabe assinar a súmula […] assume uma dignidade de mestre na posição que defende, dominando os nervos e músculos com uma precisão assombrosa. Vêmo-lo correr de um lado para o outro, saber colocar-se com tal elegância, agir com tamanha eficiência que nos arrebata.

 

 

De multiples personnes me demandent : pourquoi vas-tu aux matchs de foot ? Je vais m’amuser, réponds-je à certains. Je vais vivre, dis-je à d’autres. […] En effet, un match de foot, c’est bien plus que taper dans un ballon […]. Il y a dans la bataille des vingt-deux hommes sur le terrain une vraie exhibition de la nature humaine soumise à des directives, à un désir de victoire. Ceux qui, dehors, crient et vocifèrent, hurlent de haine et de joie, ne se rendent pas compte du fait que ces héros sont en train de donner plus que des coups de pied, qu’ils sont plus que des masses corporelles. Ils sont en train d’utiliser leurs têtes, leurs cerveaux, leurs intelligences. Pour vaincre, il leur faut une maîtrise parfaite de leurs pulsions, […] leurs instincts dévorateurs doivent être muselés. Un Noir qui sait à peine signer son nom en bas d’un papier […] acquiert une dignité de maître dans la position qu’il défend, en maîtrisant ses nerfs et ses muscles avec une précision étonnante. Nous le voyons courir d’un bout à l’autre, se placer avec une élégance telle et agir avec tant d’efficacité que nous sommes transportés.
(Ma traduction)

 

 

Les temps ont changé, la plupart des joueurs brésiliens appartiennent de nos jours à des équipes européennes et s’entraînent à l’extérieur du Brésil. Leur style « dionysiaque » subit donc les effets d’une globalisation généralisée…

Les immenses problèmes de corruption, l’instabilité politique, la défaillance chronique de l’État dans des secteurs aussi fondamentaux que l’éducation et la santé publiques, tout cela crée chez un grand nombre de Brésiliens un « ras-le-bol » qui ne cesse de s’exprimer ces dernières années. Les sommes gigantesques investies dans le foot au détriment d’autres secteurs prioritaires sont prétexte à un regard nouveau sur ce sport mythique.

Le Brésil accepterait-il pour autant de ne pas être présent, et au plus haut niveau, lors des rencontres marquantes comme les Mondiaux de foot ? La crise politique, sociale et économique vécue actuellement dans ce pays finira-t-elle par modifier réellement l’importance du foot dans l’imaginaire collectif et dans la vie quotidienne des Brésiliens ?

L’avenir nous le dira… on n’y est pas encore…

 

 

 

 

[1] Auteur en particulier de « Maîtres et Esclaves » (1950), ouvrage encensé par Roland Barthes et traduit du portugais par Roger Bastide (titre original : Casa Grande e Senzala (1930)).

 

 

 

 

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