A la recherche des quartiers perdus de Patrick Modiano

 

(8) « A la poursuite d’un fantôme en reconnaissance de paternité »

 

Dans sa « Trilogie de l’occupation », le jeune Patrick Modiano nous montre la rapide évolution de son art romanesque : en 1968 (mais écrit en 1966-1967) La place de l’étoile s’empare de la violence sarcastique du ton des pamphlétaires antisémites, Céline et Rebatet ; en 1969, La ronde de nuit abandonne la violence au profit d’un ton oppressé, mais constant, celui du rêveur angoissé assailli par les images du manège infernal mené par les criminels zombies issus de la pire collaboration du temps de la guerre.

 

Les boulevards de ceintures (1972) — « A la poursuite d’un fantôme en reconnaissance de paternité »

 


En 1972, le ton des Boulevards de ceintures semble être une transition entre La ronde de nuit — avec ses visions hallucinées qui tournent en rond comme un manège en folie — et une forme plus proche du roman classique, sauf quel’objectivité descriptive et distanciée des premières séquences font un peu penser aux dogmes du « Nouveau roman » qui était encore à la mode en ces temps-là…

 

« Pas une tâche d’ombre. Sauf le dos de mon père. On se demande pourquoi la lumière l’épargne. Mais sa nuque se détache nettement sous les éclats de la suspension et l’on distingue même une petite cicatrice rose en son milieu. Elle est ployée de telle façon, cette nuque, qu’elle semble s’offrir à un invisible couperet. »

 

… Modiano s’inspire-t-il du Nouveau roman ? Ou s’en moque-t-il ? On voit apparaître petit à petit ce qui sera l’ambiance du roman suivant, Villa triste (1975). Comme dans bien des futurs romans, on suit les pas d’un jeune homme mal à l’aise, à qui la tête tourne, …

 

« sous la clarté avare que distillaient les lampes du salon, tout devenait encore plus imprécis. J’ai pensé que mon malaise était celui d’un homme qui tâtonne dans une obscurité poisseuse et cherche vainement un commutateur. »

 

… à qui l’alcool donne envie de vomir, qui doit vaincre ses vertiges pour mener une enquête sur quelque chose qui a à voir avec son passé — sur son père qu’il n’a pas vu depuis dix ans et qui ne le reconnaît pas. Ce jeune homme trouve déjà des hommes adultes — sauf son « père » qui est le seul à ne pas se préoccuper de lui !  — et des jeunes femmes qui, tous, lui offrent leur aide. Cette attitude, on la reverra trois ans plus tard dans Villa triste où « Yvonne » et « la reine des Belges » ont sûrement eu un passé compliqué, — et leur futur risque de ne pas être plus rassurant —, mais ce sont, globalement, des personnalités sympathiques qui vont aider un jeune homme à vivre et à surmonter ses terreurs. Or, dans Les Boulevards de ceinture, on n’en est pas encore là : Modiano a d’abord des fantômes à conjurer. On est en droit de se demander qui est ce « père » nommé « baron Chalva Deyckecaire » que l’enquêteur-narrateur a cherché à retrouver en remontant dans le passé ? Qui sont les deux relations d’affaires, « Jean Murraille » et le « comte Guy Marcheret d’Eu » qui semblent connaître les « combinaisons financières » (ou de « faussaire ») de « Chalva » ? Et qui est cette « Sylviane Quimphe » qui s’offre sans détours au jeune enquêteur qui s’est présenté comme « un romancier » ayant publié deux nouvelles dans un journal belge ?

 

« Chalva » signifie « paix » en hébreux (en France, c’est un prénom féminin très rare, mais il est plus fréquent comme prénom masculin géorgien ; c’est aussi le nom, d’origine arabe, d’une « pâtisserie orientale »…), et « Deyckecaire » sonne comme un nom flamand — mais je ne jurerais pas que ce nom existe réellement ! Ce « père » ne reconnaît pas son « fils ». Il a grossi, et il vit dans le « Prieuré », une belle villa (abandonnée ? par qui ? pourquoi ?) de la banlieue parisienne. Tous ont leurs habitudes au « Clos-Foucré », un luxueux restaurant que tient une amie-obligée, « Maud Gallas » — encore une « femme fatale » ?

 

 


« Murraille » et « Marcheret » sont des « nouveaux riches » qui viennent de s’installer dans une luxueuse villa voisine « achetée pour une bouchée de pain » à des propriétaires pressés de partir. Ils y organisent ce que les voisins (« éberlués », mais passifs) appellent « des parties d’un genre spécial », avec des hommes tous en « habits voyants » et où « toutes les femmes sont rousses ou blond platine ». Jean Murraille s’était d’abord spécialisé dans la presse à chantage, et il était considéré comme une « planche pourrie » par ses collègues. Il est devenu le directeur de « C’est la vie », un journal mi-people-charme, mi-politique avec des éditoriaux violents. Murraille est associé à Guy Marcheret, un aristocrate décavé, consommateur forcené d’alcools, ancien légionnaire qui a imposé le nom « Villa Mektoub » — car il est nostalgique des « colonies », toute une époque ! Marcheret se laisse aller à exhiber certaines femmes en public. Murraille a une amie rousse, « Sylviane Quimphe » qui adore les chevaux, l’exhibition de ses bijoux, et la « chasse à courre » aux beaux jeunes hommes. Le normalien-journaliste « Gerbère » s’intéresse aussi beaucoup à l’enquêteur. Marcheret doit épouser « Annie », la blonde fille (ou la nièce, ça dépend des éditions) de Muraille, toujours enveloppée d’un manteau de fourrure, même au mois de juin ; elle est régulièrement absente pour cause de virées alcoolisées, jusqu’à la veille de son mariage. La « période est trouble », entend-on, mais « l’argent coule à flot ». À la radio un speaker hystérique, toujours le même, fait des commentaires d’une « voix encore plus aiguë que d’habitude ». Mais

 

… la starlette « Sylviane Quimfe » (le personnage historique), n’est-ce pas la « marquise d’Abrantès », une des « comtesses de la Gestapo » que nous avons déjà croisée dans l’infernal manège nocturne des collabos-affairistes-tortionnaires mis en scène dans La ronde de nuit ? Après des débuts dans la « prostitution itinérante », « Sylviane Quimphe » (le personnage romanesque) a fait fortune en « chercheuse d’or ». Ensuite, « Jean Muraille » ne serait-il pas le propriétaire de journaux Jean Luchaire, le « parrain » pro-allemand de l’Association de la presse parisienne des années d’occupation, un des chefs de la collaboration — futur fusillé au fort de Châtillon en février 1946 ? Mais le journal de « Murraille » tient tout autant des Nouveaux temps que de l’ignoble Je suis partout. Et « Marcheret » serait tout à la fois le « comte Guy de Marcheret d’Eu / Gleb (« Grève » ?) Lizov » et Guy de Voisins, un autre collabo notoire, un temps époux de la starlette évaporée Corinne Luchaire — dans le roman, elle s’appelle « Annie », et il faut deviner qu’elle est déjà tuberculeuse. De brèves apparitions : « Eddy Pagnon… Encore un nom qui court dans la mémoire », et même « Delvale » qui prédit : « Si je comprends bien, il faut préparer les phrases que nous dirons devant le peloton… » — ainsi l’antiquaire-guestapiste Charles Delval passera de Modiano en 1972 au Duras de La Douleur en 1985 ! Tout ce petit monde affairiste et jouisseur fréquentait l’officine gestapiste de la rue Lauriston, et faisait la ronde dans les précédents romans de Patrick Modiano ! D’ailleurs, dans ce nouvel espace-temps, leur cas ne semble guère meilleur que dans La ronde de nuit où leur état de décomposition avancée était souvent mis au premier plan.

 

« Conversation stupide. Propos vains. Personnages morts. Mais j’étais là avec mes fantômes  »

 

« Ils étaient tous saisis d’une volubilité qui semblait intarissable. Sylviane Quimphe déboutonnait son chemisier, les visages de mon père, de Marcheret, de Murraille s’altéraient, prenaient une teinte sang-de-bœuf tout à fait inquiétante. Aux colonies — pensais-je —  les soirées doivent se prolonger interminablement comme celle-ci. Des planteurs neurasthéniques mobilisent leurs souvenirs et tâchent de combattre la peur qui les empoigne de crever à la prochaine mousson. »

 

« Alors il ne me reste plus qu’à imaginer. Je ferme les yeux. Le bar du Clos-Foucré et le salon colonial de la « Villa Mektoub ». Après tant d’années les meubles sont couverts de poussière. Une odeur de moisi me prend à la gorge. Murraille, Marcheret, Sylviane Quimphe se tiennent immobiles comme des mannequins de cire. »

 

« Aujourd’hui ces gens ont disparu ou bien on les a fusillés. Je suppose qu’ils n’intéressent plus personne. »

 

Alors, sommes-nous ? Quand sommes-nous ?

 

« Oui, toutes ces choses imprécises appartenaient au passé. J’avais remonté le cours du temps pour retrouver et suivre vos traces. En quelle année étions-nous ? A quelle époque ? En quelle vie ? Par quel prodige vous avais-je connu quand vous n’étiez pas encore mon père ? »

 

Dans cet espace-temps si trouble, le père semble « affaissé », « prostré », fatigué, …

 

« De loin sa silhouette m’apparaissait informe. Appartenait-elle à un homme ou à l’une de ces créatures monstrueuses qui surgissent les nuits de fièvre ? »

 

… et « Murraille » et « Macheret », ses deux « amis » avec qui il fait de mystérieuses affaires, …

 

« Muraille, connaissant vos talents de courtier, vous avait placé à la tête d’une prétendue « Société française d’achats », dont le rôle consistait à stocker les produits les plus divers et à les écouler ensuite au prix fort. Il s’adjugeait les trois quarts des bénéfices. »

 

… traitent le père comme leur souffre-douleur — « un juif qui ne perdait rien pour attendre » — un « homme de paille » dont ils prévoient de se débarrasser — [Marcheret :] « S’il émet encore un son, je lui sectionne la langue au rasoir ! … C’est de toi qu’il s’agit, Chalva … »

 

Un retour en arrière à Paris (le fils avait dix-sept ans) montre le père comme un apatride, un « réfugié tout court », détenteur d’un « passeport Nansen », …

 

 

…, détournant toujours les questions gênantes, incapable de communiquer avec son fils dont il admire cependant le titre de « bachelier ». Le père vit certainement d’expédients. Son fils a pitié de lui, et « ce sentiment que j’éprouvais depuis toujours à son égard me causait une brûlure vive à l’estomac. » Si l’enquêteur-narrateur nous raconte la vie de ces Murraille, Marcheret et consorts, de « ces déclassés, de ces marginaux », c’est « pour retrouver, à travers eux, l’image fuyante de mon père. Je ne sais presque rien de lui. Mais j’inventerai. » Le fils de dix-sept ans découvre ce qu’étaient alors les « affaires » de son père : vendre très cher des objets sans grande valeur à des collectionneurs obsessionnels cinglés ! Le fils marche sur ses pas en exploitant « l’érudition bizarre » qu’il avait acquise au lycée en « potassant son Lanson » : imiter la signature d’écrivains célèbres pour vendre de fausses dédicaces à des collectionneurs crédules à qui il fait croire que Charles Maurras a exprimé son « admiration » à Léon Blum, que Maurice Barrès a envoyé ses encouragements à Alfred Dreyfus, …

 

« Jusqu’au jour où le client auquel je proposais une lettre d’amour d’Abel Bonnard à Henri Bordeaux devina la supercherie et voulut me traîner en correctionnelle. »

 

oui, il y a des séquences hilarantes dans ce livre ! Son père achetait les actions de sociétés ayant fait faillite … Son père l’emmenait aussi la nuit, dans une « limousine d’occasion » visiter un Paris rempli de souvenirs d’avant-guerre (chez Modiano le temps romanesque reste toujours aussi élastique !), particulièrement dans une certaine enclave de l’Égypte du XIVe arrondissement — et vers les boulevards de ceinture, là « où la ville rejette ses déchets et ses alluvions ». Bref, Modiano récidive : ces marginaux pratiquent les commerces douteux que la tradition antisémite prête aux Juifs : l’écrivain n’a pas oublié ses trouvailles mises au point lors de l’écriture de La place de l’étoile — mais, je l’ai déjà dit, ces jeux sont dangereux… Et puis, il y a « l’épisode douloureux du métro Georges-V ». Je ne le raconterai pas — il prend place à partir de la page 98 de l’édition en « Folio ». Je dirai simplement : il y a plusieurs façons d’en terminer avec une vie ratée ; ou bien : le célèbre épisode du « panier à salade » a plusieurs variantes — n’y en a-t-il pas deux dans ce seul roman ? enfin : il y a des façons contournées de se réconcilier avec une ombre — d’ailleurs : « le fils ne lui en tient aucune rigueur » car il lui « accorde de bonne grâce les circonstances atténuantes. »

 

 


« A partir de ce moment, je sais que je rêve et j’évite les gestes trop brusques pour ne pas me réveiller »

 

Le romancier sait parfaitement qu’il écrit une sorte de roman de science-fiction

 

« J’ai l’impression d’écrire un « mauvais roman d’aventures », mais je n’invente rien. Non, ça n’est pas ça inventer… »

 

… où son héros retourne dans le passé pour résoudre un problème familial, ce qui n’est jamais simple (comme nous l’ont appris certains récits de science-fiction), car le fils risquerait de rencontrer sa jeune future mère qui pourrait le séduire, mais dans Les Boulevards de ceinture, le fils ne rencontre que le père et ses troubles relations. Dans les paragraphes précédents, j’ai décodé des noms : ils renvoient tous à la collaboration pendant l’occupation allemande. Quelques allusions-connaissances historiques montrent que le héros-narrateur (né après-guerre) a fait la connaissance tardive de son père dans les années trente, quand il avait dix-sept ans, et quand il a cherché à le retrouver dix ans plus tard, ce ne pourrait être que pendant la Seconde Guerre mondiale, au pire moment de l’occupation allemande. Mais aucun de ces mots (collaboration, guerre, occupation) n’est prononcé. Le verbe « collaborer » fait juste une apparition — c’est sûrement un sous-entendu sarcastique, car c’est le patron d’un journal collabo qui s’adresse au jeune narrateur :

 

« Ça vous plairait de collaborer au journal ? »

 

Il faut deviner que la « villa Mektoub » — où se déroulent les fêtes orgiaques de Muraille, Marcheret et leurs ami(e)s si vulgaires — est une authentique villa de la banlieue parisienne ! Le biographe de Modiano, Denis Cosnard, a retrouvé un article d’André Billy : « L’écrivain y racontait en voisin éberlué les séjours de la « bande à [Bonny-]Lafont », Sylviane Quimfe en tête, dans son village de Barbizon » — c’était dans le Figaro du 1er octobre 1944, peu après la libération de Paris : on sait que Modiano enquête dans les journaux du passé. Le romancier ne met pas en scène les chefs de la bande, ceux que son précédent livre appelait « Le Khédive » et « Monsieur Philibert », mais leurs amis : Luchaire, de Voisins, Sylviane Quimfe (l’authentique marquise d’Abrantès) et Corinne Luchaire. Cependant une lecture attentive de ce roman nous montre que les personnages qui s’appellent « Murraille » (donc Luchaire) et « Marcheret » (donc de Voisin) se comportent dans ce récit comme « Le Khédive » et « Monsieur Philibert » — c’est-à-dire comme les sinistres criminels Henri Chamberlin-Lafont et Pierre Bonny dans le précédent roman. Ainsi, sans avoir besoin de montrer explicitement les crimes de la « bande de la rue Lauriston », …

 

« [] elle me fit des confidences. Elle avait rencontré un jeune homme à la dernière « party » de l’avenue d’Iéna. Au physique, c’était un compromis entre Max Schmeling et Henri Garat. Au moral, un débrouillard. Appartenant à un des ces services de police supplétive comme il en pullulait depuis quelques mois. Il avait la manie de tirer des coups de revolver au hasard. On disait qu’il avait tué quelqu’un par mégarde en pleine rue, mais sa carte de police lui assurait l’impunité. Les exploits de cette petite frappe ne m’étonnaient pas outre mesure. Ne vivions nous pas à une époque où il fallait bénir le ciel, à chaque instant, de ne pas recevoir une balle perdue. »

 

… cette puissante transposition romanesque imaginée par Modiano nous apprend que ces « noceurs » qui vivent dans un luxe insolent et qui publient un journal de divertissement (graveleux) et de politique (avec délation) sont totalement complices des pires gestapistes des pires officines. Et cela, sans aucun exposé historique, pédago ou moraliste !

 

Au début du roman, on parle d’une « drôle d’époque », d’« événements qui prenaient un tour inquiétant », on cite rapidement les noms de « Costantini », de « Darquier de Pellepoix » ou d’« Alin-Laubreaux ». Bien après la moitié du roman (à partir de la page 112 de l’édition en « Folio »), quelques mots-clefs plus précis nous préviennent : « rafles », « contrôle d’identité », « villa triste » — mais il faut savoir y décoder la rue Lauriston. Puis on est écœuré (vocabulaire de Modiano) par les journalistes du torchon de « Murraille ». Après avoir bu, ils se laissent aller : ils se vantent de leur antisémitisme — « Lestandi : Et c’est quoi, ton « tennis juif » ? » — ou ils clament leur volonté de se livrer à la délation — « Gerbère : Il citerait des noms ». Donc, dans ce roman sur la tragique période de l’occupation, peu de choses sont dites explicitement, mais beaucoup sont suggérées par une perpétuelle succession de situations, d’émotions, de ressentis, sans temps mort. Du grand art. Quelquefois, le fils-témoin, mal à l’aise dans ce passé gluant, se rebiffe, ainsi quand Muraille insiste pour que le jeune écrivain débutant lui fournisse « un bon papier », c’est-à-dire une nouvelle grivoise pour son torchon :

 

« Si je ne me sentais pas dans un état critique, je le giflerais. Comment ce vendu peut-il croire que j’accepte d’un cœur léger, de collaborer à son journal, de me compromettre avec cette cohorte d’indics, de maîtres chanteurs et de plumitifs véreux dont les signatures s’étalent impunément depuis deux ans à chaque page de C’est la vie ? Ha, ha ! Ils ne perdent rien pour attendre. Salauds. Ordures. Canailles. Chacals. Des condamnés à mort en sursis. »

 

Sur cet arrière-plan évoqué au second degré, Modiano raconte au premier degré, très explicitement, que ce voyage dans le passé, c’est une imagination : l’écrivain est ainsi parti enquêter dangereusement (en 1934 ?) …

 

« Telles étaient les épreuves auxquelles je me pliais dans l’espoir d’établir un contact avec vous. Pornographe, gigolo, confident d’un alcoolique et d’un maître-chanteur, jusqu’où m’entraîneriez-vous ? »

 

… pour savoir qui était son père ? Il veut aussi prévenir ce père (en 1944 ?) que ses activités d’homme spécialisé dans les affaires douteuses ne doivent pas le conduire à travailler avec des collabos — on sait que cette hypothèse a longuement tourmenté l’écrivain-enquêteur ! Enfin, ce fils — aimant un père qui ne le reconnaît pas et qui ne lui accorde aucune attention — est prêt à se sacrifier (comprendre : écrire tout un livre sur lui) pour le venger (je ne décris pas la séquence des pages 167-170 en « Folio ») et pour le protéger en cas d’arrestation par la Gestapo (en 1944).

 

Mais Modiano ne cesse de transposer et d’enrichir ce roman : ce père qui s’est si peu occupé de lui (après guerre, bien sûr, Modiano est né en 1945), ne peut que disparaître… et si l’écrivain a bâti son roman à partir des activités de fin de semaine de la bande de la rue Lauriston dans une villa de Barbizon où des dames « s’occupaient » volontiers du personnage imaginaire qui s’est téléporté en 1944… c’est peut-être parce qu’il a vécu dans une autre villa de la banlieue parisienne (à Jouy-en-Josas — les maisons de Modiano sont souvent décorées de « toile de Jouy »)… c’est peut-être parce qu’une dame qui avait aussi des activités coupables (membre d’une bande de cambrioleurs et emprisonnée) s’est occupée de lui quand il était enfant, vers 1951. Cette dame apparaît fugitivement en 1969 dans La ronde de nuit — sous le nom de « Simone Bouquereau » : c’est la seule des collabos qui semble entendre les cris des victimes des tortionnaires. On la retrouve quarante-cinq ans plus tard sous un pseudonyme (une autre « Annie ») dans le roman de 2014. Les « quartiers perdus » de Patrick Modiano sont une ville-forteresse — nombreuses salles, chambres et alcôves en enfilades, multiples couloirs, placards et débarras camouflés, dangereux souterrains et culs de basse-fosse —, mais l’écrivain finit toujours par trouver ce qu’il cherche.

 

 

Livres de Patrick Modiano

(Chez Gallimard, sauf autre indication)

1968 : La Place de l’Étoile (roman, Gallimard, collection « Blanche ») — prix Roger-Nimier et prix Fénéon ► 6e (et 7e) épisode(s)

1969 : La Ronde de nuit (roman, id.) ► 7e épisode

1972 : Les Boulevards de ceinture (récit) — Grand prix du roman de l’Académie française ► ce présent 8e épisode

1974 : Louis Malle et Patrick Modiano, Lacombe Lucien (scénario, Gallimard)

1975 : Villa triste — Prix des libraires ► 2e épisode

1976 : Emmanuel Berl, Interrogatoire par Patrick Modiano (Gallimard, collection « Témoins »)

1977 : Livret de famille 4e épisode

1978 : Rue des Boutiques obscures (roman) — Prix Goncourt ► 2e épisode

1981 : Une jeunesse

1980/1981 : Memory Lane (nouvelle, NRF/ avec des dessins de Pierre Le-Tan, Hachette)

1982 : De si braves garçons

1983 : Poupée blonde (nouvelle, avec des dessins de Pierre Le-Tan, P.O.L.)

1985 : Quartier perdu ► 5e épisode

1986 : Dimanches d’août

1988 : Remise de peine (Seuil)

1989 : Vestiaire de l’enfance

1990 : Voyage de noces

1991 : Fleurs de ruine (Seuil)

1992 : Un cirque passe

1993 : Chien de printemps (Seuil)

1996 : Du plus loin de l’oubli

1997 : Dora Bruder ► 2e épisode

1999 : Des inconnues

2001 : La Petite Bijou

2003 : Accident nocturne

2005 : Un pedigree ► 3e épisode

2007 : Dans le café de la jeunesse perdue

2010 : L’Horizon

2012 : L’Herbe des nuits

2014 : Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier ► 5e épisode

2014 : Prix Nobel ► 1er épisode ► vers le discours de Stockholm (10 décembre 2014)

 

 

● Fin        ► retour à l’épisode précédent        ► retour au premier épisode

 

 

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